19 mai 2022
Hôpital Honoré-Mercier
Anne Vibien, une microbiologiste qui a laissé sa marque
Par: Sarah-Eve Charland
Dre Anne Vibien a pris sa retraite le 13 mai. Photo gracieuseté

Dre Anne Vibien a pris sa retraite le 13 mai. Photo gracieuseté

Après près de 30 ans à pratiquer à l’Hôpital Honoré-Mercier, la microbiologiste-infectiologue Anne Vibien a influencé grandement les pratiques médicales. En mettant au grand jour des problèmes de moisissure ou encore en dénonçant le manque de rigueur dans la prévention du C. difficile, elle-même n’aurait jamais pensé relever autant de défis. À quelques jours de sa retraite, elle a accepté volontiers de raconter au COURRIER quelques moments marquants de sa carrière.

Rien ne la prédestinait à choisir Saint-Hyacinthe pour commencer sa carrière. Elle a suivi sa formation à l’Université de Montréal et espérait travailler en coopération internationale. Les amours l’inciteront toutefois à rester au Québec. C’est dans un salon dédié au recrutement qu’elle s’est arrêtée à la table de deux médecins qui lui ont vanté les attraits de Saint-Hyacinthe.

« Je ne savais même pas c’était où Saint-Hyacinthe. Je n’avais pas de véhicule à l’époque. J’ai pris l’autobus pour me rendre à l’entrevue. J’ai beaucoup apprécié leur accueil. Ça a été le coup de foudre pour l’équipe en place. […] Je suis reconnaissante envers la population maskoutaine. Elle m’a fait confiance et je suis tombée en amour avec Saint-Hyacinthe », mentionne Dre Vibien.

À l’époque, l’hôpital accueillait un microbiologiste une fois par semaine, des fois par deux semaines. On cherchait donc à recruter un médecin à temps plein. Dre Vibien a accepté le défi en 1992 à condition que l’hôpital engage une infirmière dédiée à la prévention. Il s’agira de son premier geste d’une longue série qui influencera l’hôpital.

« Je savais que j’allais avoir beaucoup de travail parce que j’étais seule en poste. J’ai eu un bon support de mes collègues ailleurs en Montérégie. Ça m’a fait plaisir de défricher ici. Je suis une fille qui carbure aux défis, aux projets et au travail d’équipe. J’ai été servie. »

Bien que les dossiers dont elle est le plus fière soient multiples, elle tient à souligner la mise en place du programme antibiothérapie intraveineux ambulatoire. Depuis une dizaine d’années, ce programme permet de suivre des patients ayant des infections à partir de leur domicile. Autre dossier sur lequel elle s’est battue, c’est celui touchant la centralisation des laboratoires, appelé Optilab. Elle avait d’ailleurs dénoncé la mesure dans une lettre d’opinion dans le journal La Presse et reprise par LE COURRIER.

« Les laboratoires de proximité, ça sauve des vies. La première mouture Optilab m’inquiétait beaucoup. La mouture 2.0 me rassure. Si le patient reste au cœur des préoccupations, et c’est ce qu’on nous assure, ça me convient. Plus tu es proche du patient, plus tu peux ajuster ton traitement de façon efficace, plus les soins sont de qualité. Il va falloir rester vigilant », dit-elle.

Sauver l’hôpital des moisissures

Les dossiers pilotés par Dre Vibien ayant influencé l’Hôpital Honoré-Mercier, et plus tard le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Est, sont nombreux. Elle-même ne pensait pas se retrouver au cœur d’autant d’événements majeurs, dont celui en 2001 qui mènera à la réhabilitation complète de l’hôpital. Un concours de circonstances l’a amenée à découvrir des moisissures derrière les rideaux de chambres de patients.

« Je ne m’attendais pas à trouver ce que j’ai trouvé. Ma fille était malade. Elle était hospitalisée. En fermant les rideaux de sa chambre, j’ai vu de gros ulcères de moisissure. Je trouvais ça impressionnant dans un hôpital. On ne tolérerait même pas ça chez nous, dans nos maisons. Plus tard, en étant de garde, j’ai vu que de l’eau coulait sur le coin d’une fenêtre alors qu’il faisait beau à l’extérieur. C’était dans une chambre d’une patiente immunosupprimée », raconte-t-elle.

Elle a alors demandé l’aide d’un travailleur en entretien ménager pour visiter l’ensemble de la tour. C’est à ce moment qu’elle a découvert l’ampleur des dégâts. Plus tard, on découvrira que la cause était liée à un défaut de construction. Dre Vibien se rappelle avoir été grandement inquiète puisque, quelque temps auparavant, des décès avaient été constatés à l’Hôpital Royal-Victoria à Montréal en lien avec de la moisissure dans la ventilation.

« J’avais peur que la moisissure ait des conséquences sur la santé des patients. […] Les infiltrations d’eau étaient connues, mais pas les impacts de la moisissure sur la santé. J’ai dû écrire à la direction et au directeur des services professionnels. Ils ont compris mon inquiétude. C’est là qu’on a mis en place un groupe d’experts. On m’a donné carte blanche. J’ai beaucoup apprécié. C’était énormément de travail. Il fallait tout bâtir. Personne n’avait d’expertise environnementale dans l’hôpital. On a tous grandi et beaucoup appris », ajoute-t-elle.

Ses démarches se sont d’ailleurs traduites en milliers d’heures. La réhabilitation, visant à reconstruire l’intérieur de la tour, s’est échelonnée jusqu’en 2005. Au total, près de 80 % des chambres avaient été atteintes par la moisissure.

Vaincre le C. difficile

À peine sortie de la réhabilitation de l’hôpital que Dre Vibien faisait face à une autre crise. En 2006, l’hôpital a connu une éclosion de Clostridium difficile (C. difficile) qui a mené à 15 décès en quelques semaines. L’événement a fait l’objet d’une enquête publique du coroner.

L’émergence d’une souche hypervirulente du C. difficile était connue depuis deux ans. Le rapport Aucoin publié en 2005 avait eu pour objectif de mettre en garde le réseau de la santé et le gouvernement sur l’importance de la prévention des infections. Malgré tout, Anne Vibien s’est butée à une certaine résistance lorsque les premiers cas ont été diagnostiqués en 2006. L’éclosion à l’Hôpital Honoré-Mercier a été signalée à l’interne le 5 septembre. Il aura fallu 22 jours pour qu’elle soit déclarée à la Direction régionale de santé publique.

« Ça a été un moment éprouvant pour l’équipe de prévention, admet Dre Vibien. […] On surveillait déjà le C. difficile. On connaissait les moyens à appliquer pour éviter qu’il se propage. La souche hypervirulente a des caractéristiques qui la rendent menaçante dans le sens où elle sporule beaucoup plus. Elle laisse plus de traces dans l’environnement. Il ne faut pas lui laisser un pouce, sinon elle prend le dessus. À l’époque, notre équipe, c’était moi et un ou deux conseillers. Tant qu’il n’arrive pas un événement malheureux, c’est difficile de vendre la prévention », se remémore-t-elle.

La direction de l’hôpital a changé et la nouvelle a pris en compte les recommandations de l’équipe en prévention. Un gestionnaire imputable a été mis en place. Il fait le lien directement avec la direction générale permettant ainsi d’agir plus vite.

« Je crois que ça a donné l’occasion de mettre en lumière l’importance de suivre les recommandations de la prévention des infections. À la suite de cet événement malheureux, ça a galvanisé les équipes de prévention partout au Québec. […] J’ai des collègues qui m’ont dit qu’ils étaient désolés de ce que nous avions vécu à Saint-Hyacinthe, mais qu’ils n’avaient jamais eu autant d’écoute de la part de leur propre directeur général », poursuit la docteure.

Au cœur de la pandémie

L’équipe de prévention s’est d’ailleurs agrandie au fil des années et s’est consolidée à travers ces événements malheureux. Au moment de sa retraite le 13 mai, Anne Vibien a laissé derrière elle une équipe de huit conseillers en prévention en plus du poste de microbiologiste-infectiologue, un portrait bien loin de celui qu’elle avait à son arrivée il y a 30 ans.

La COVID-19 est arrivée sur un terrain beaucoup plus mature en matière d’équipe de prévention dans les hôpitaux, constate-t-elle. Cette équipe a d’ailleurs été mise grandement à contribution depuis le début de la pandémie. L’équipe a dû éviter que la COVID-19 infecte les patients déjà hospitalisés, isoler les patients infectés et prévenir la transmission du virus aux travailleurs. Dre Vibien supervisait pour sa part les analyses en laboratoire permettant ainsi d’éviter les éclosions.

« Ça a été un travail de titan, je dirais. Ça a été très exigeant, mais c’est là qu’on a vu la force de l’équipe. Tout le monde contribuait. Ça nous a beaucoup rapprochés. On a travaillé ensemble de façon très étroite », affirme-t-elle.

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