12 août 2021
Martin Ostiguy, membre du Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.
En Avant! : un journal d’opposition (1937-1939) (2)
Par: Le Courrier

Adélard Godbout, premier ministre du Québecde 1939 à 1944. Photo Coll. Centre d’histoireCH085, studio B.J.Hébert

Lorsque paraît le premier numéro du journal En Avant!, Télesphore-Damien Bouchard, propriétaire et rédacteur, promet que son journal ne sera pas que politique; il sera également littéraire. Il entend donner une voix, comme il le dit lui-même, aux « jeunes talents de la province possédant une plume alerte, mais une mentalité un peu plus primesautière que celle généralement accueillie par nos feuilles actuelles ».

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Il demande à Valdombre, le célèbre polémiste et pamphlétaire, de diriger la portion littéraire du journal, intitulée La vie de l’esprit. Valdombre est en fait le pseudonyme de Claude-Henri Grignon, auteur qui a déjà publié à cette époque son grand succès, le roman Un homme et son péché. Valdombre fait découvrir aux lecteurs du journal plusieurs nouvelles œuvres qui deviendront des classiques de notre littérature. Par exemple, c’est dans l’édition du 26 mars 1937 d’En Avant! qu’il est question pour la première fois de Regards et jeux dans l’espace, de Saint-Denys Garneau, une œuvre majeure et avant-gardiste de notre poésie nationale. Mentionnons également les parutions, durant cette période, de Trente Arpents de Ringuet, des Engagés du Grand Portage de Léo-Paul Desrosiers et surtout de Menaud, maître-draveur de Félix-Antoine Savard que Valdombre considère comme « le plus grand chef-d’œuvre de notre littérature ».

La plupart des collaborateurs du journal signent leurs papiers par un pseudo nyme. C’est ainsi que la chronique féminine intitulée Carnet d’une jeune maskoutaine est signée Bianca. Bianca fait profiter les lecteurs de ses nombreux voyages. Elle visitera, entre autres, l’Université Howard à Washington, une école qui forme à la médecine des femmes et des Noirs, fait très rare à l’époque. Les nombreuses caricatures du gouvernement Duplessis, dans lesquelles le « cheuf » est toujours représenté comme un cosaque enragé armé d’un knout menaçant, sont signées Carr Hack. Signalons aussi la présence régulière de Martial Ducrochet, de Lector ou encore du Convive Distrait.

Il demeure toutefois qu’En Avant! est principalement un journal politique. Les discours prononcés par Bouchard à l’Assemblée législative y sont souvent reproduits intégralement. On s’attaque férocement à chacune des actions du gouvernement unioniste. On reproche à Duplessis toutes ses promesses violées, son obsession du communisme et surtout sa loi du cadenas qui fut particulièrement détestée par ses opposants politiques. En Avant! compare fréquemment Duplessis aux dictateurs fascistes européens Hitler et Mussolini. Bouchard aime bien aussi associer le premier ministre à Adrien Arcand, le chantre de l’extrême-droite dans la province.

L’objectif principal du journal était de définir négativement, dans l’esprit des lecteurs, le premier gouvernement unioniste de l’histoire du Québec. On parle sans cesse de patronage, de duperies, de scandales. On laisse constamment entendre que Duplessis gouverne dans le nonrespect des règlements. Évidemment, on se délecte des nombreuses embûches qui frappent l’administration, par exemple, les démissions de deux députés très en vue, Oscar Drouin et Philippe Hamel, anciens membres de l’Action libérale nationale qui se sentent trahis par Duplessis. Bref, pour En Avant!, le régime duplessiste est clairement le régime de l’incompétence.

En septembre 1939, le premier ministre veut profiter du débat sur la conscription qui fait rage dans la province et il déclenche des élections hâtives. Accusé d’avoir provoqué un déficit monstre, il espère pouvoir convaincre les électeurs effrayés par la guerre de voter pour lui. Son pari échoue et le parti libéral d’Adélard Godbout est massivement élu. Durant la campagne électorale, En Avant! est passé de 4 à 8 pages. Bouchard est convaincu que son journal a contribué à la victoire de son parti.

En Avant! étant un journal d’opposition, il ne survit pas à la défaite de Duplessis. Le dernier numéro est imprimé le 8 décembre 1939.

Fin

Martin Ostiguy, membre du Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe

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