19 mai 2016
Les aventuriers de l’escadron perdu
Par: Rémi Léonard

De gauche à droite, Ken McBride, Ron Sheardown, Lee Barker, Lucien Miller, Gabriel Chartier, Neil Bilodeau, Ken Reeder et Jim Salazar, devant l’avion qui a décollé de l’aéroport de Saint-Hyacinthe en direction du Groenland. Photo Guy Brodeur

De gauche à droite, Ken McBride, Ron Sheardown, Lee Barker, Lucien Miller, Gabriel Chartier, Neil Bilodeau, Ken Reeder et Jim Salazar, devant l’avion qui a décollé de l’aéroport de Saint-Hyacinthe en direction du Groenland. Photo Guy Brodeur

L’Antonov An-2 est un biplan soviétique de gros gabarit utilisé comme avion de brousse, de transport ou pour l’arrosage agricole. Lent et gourmand en essence, il a cependant la réputation d’un avion fiable, facile d’entretien et qui peut atterrir et décoller sur de courtes distances. Photo Guy Brodeur

Le cockpit de l’avion qui mènera l’équipage au Groenland. Photo François Larivière | Le Courrier ©

Les trois seuls Antonov An-2 encore fonctionnels au Canada étaient tous à l’aéroport de Saint-Hyacinthe le 21 avril. En blanc et rouge, celui de l’expédition au Groenland. En gris et rouge, celui de Lee Barker, venu depuis Toronto pour les ravitailler. En jaune, celui de Neil Bilodeau, qui s’est déplacé depuis l’aéroport de Saint-Mathieu-de-Beloeil pour réunir les trois avions-frères. Photo Guy Brodeur

Photo d’archives d’un P-38 en vol. C’est ce chasseur que l’équipe de Salazar et McBride tentera de récupérer au Groenland. Largement utilisé par les Américains pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands le surnommaient le « diable à la queue fourchue ». Photo Lockheed Martin

Une expédition pour le moins singulière a pris les airs à bord d’un gros biplan soviétique à partir de l’aéroport de Saint-Hyacinthe le 24 avril. Leur destination : les étendues glacées du Groenland.

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L’objectif poursuivi par les quatre membres de l’équipage canado-américain est encore plus inusité. Mené par les entrepreneurs californiens Jim Salazar et Ken McBride, le quatuor complété par le pilote ontarien Ron Sheardown et le copilote texan Zach Reeder tentera d’aller récupérer un chasseur américain datant de la Seconde Guerre mondiale. Rien de trop compliqué… si l’appareil en question n’était pas enfoui à une centaine de mètres sous la couverture de neige et de glace qui recouvre la grande île nordique.

Pourquoi Saint-Hyacinthe?

Leur bolide pour le voyage, un Antonov An-2 construit en 1981 en Pologne, était basé l’an dernier à Wabush au Labrador. L’expédition devait initialement partir de là, mais les conditions n’étaient pas optimales. De passage dans cette région l’automne dernier, le pilote de brousse Lucien Miller, de Beloeil, a été chargé de déplacer l’avion. Il a demandé à Gabriel Chartier, le propriétaire de l’aéroport de Saint-Hyacinthe, d’accueillir l’appareil. « Pas de problème, il y a de la place », a-t-il répondu. Le gros biplan a donc hiverné en Montérégie et l’équipage de l’expédition est arrivé la semaine du 15 avril afin de se préparer pour le grand départ.

La petite histoire

L’objet de leur quête, l’escadron perdu (The Lost Squadron), fait référence à un groupe de deux bombardiers B-17 et de six chasseurs P-38 des forces aériennes américaines qui prenaient part en 1942 à l’opération Bolero. Les Alliés cherchaient alors à rejoindre l’Europe par la voie des airs puisque leurs navires étaient torpillés par les U-Boote dans l’Atlantique. En route vers l’Islande, l’escadron a été pris dans des conditions climatiques intenables et a dû finalement rebrousser chemin vers le Groenland pour un atterrissage forcé.

Le premier appareil a été endommagé en se posant avec son train d’atterrissage, mais les autres ont réussi à atterrir sans trop de problèmes sur le ventre. Contre toute attente, les 25 membres d’équipage ont survécu et ont tous été rescapés. Les aéronefs, eux, ont été abandonnés sur place et ont fini par être recouverts par la neige et la glace au fil des ans. C’est l’un des P-38 de cet ­escadron que Salazar et McBride rêvent de retrouver. Les deux bombardiers, beaucoup plus gros, risquent d’avoir été détruits par la masse de glace qui pèse sur eux, mais pas les chasseurs, espèrent-ils.

Le plan

Ils chercheront d’abord à localiser l’appareil avec un radar géologique. Pour l’atteindre, ils utiliseront une machine spécialement conçue pour le projet, l’Arctic Hot Point melting cone, une génératrice à vapeur écoénergétique qui fera fondre un tunnel vertical pour arriver jusqu’à la carcasse de l’avion, qu’ils estiment être à plus de 100 mètres de profondeur. Une fois atteint, l’étape suivante consiste à démonter l’avion en pièces détachées pour le remonter à la surface et ramener le tout en Californie, où l’appareil sera restauré pour idéalement voler de nouveau, puis être exposé dans un musée de l’aviation.

Cette mission semblerait complètement fantaisiste… si l’exploit n’avait pas déjà été réalisé par une autre équipe d’intrépides avec à leur tête deux aventuriers américains, Pat ­Richards et Epps Taylor. Amorcée en 1981, l’opération a demandé plusieurs voyages et des millions de dollars en coûts pour parvenir en 1992 à repêcher des profondeurs des glaces l’un des P-38 de l’escadron perdu.

Rebaptisé Glacier Girl, l’avion a été restauré et a finalement renoué avec le ciel en 2002. Il resterait donc cinq autres chasseurs à découvrir à cet endroit.

Les quatre volontaires du projet Lost Squadron Greenland entendent bien répéter cet exploit. Avec le temps, le reste de l’escadron continue cependant de s’enfoncer et pourrait éventuellement dériver dans une crevasse ou même directement dans la mer. Vingt-quatre ans après l’expédition d’Epps et de Taylor, les aventuriers devront probablement creuser 25 mètres de plus pour atteindre l’avion.

« Pas besoin d’être fou pour embarquer dans ce projet… mais ça aide », lance en riant Ron Sheardown. Le pilote expérimenté a volé à peu près partout en Amérique du Nord et dans une vingtaine d’autres pays, particulièrement dans les régions polaires. L’aventurier de 79 ans a été qualifié de « légende de l’avion » en 2014 par un magazine alaskain, qui rappelait son célèbre sauvetage de Robert Gauchie en 1967.

Lui et le reste de l’équipe sont présentement quelque part dans le Grand Nord, en chemin vers le Groenland. L’arrivée sur place et le début des recherches étaient prévus pour la mi-mai.

En l’honneur des disparus

À peine décollé pour cette expédition, Jim Salazar a déjà d’autres projets en tête. Il a obtenu début mai l’autorisation de la Garde côtière américaine pour se lancer à la recherche d’une autre expédition perdue au Groenland en 1942. À bord d’un hydravion Grumman J2F Duck, trois soldats américains avaient disparu dans une tempête alors qu’ils tentaient d’aller secourir l’équipage d’un bombardier qui s’était écrasé auparavant.

Lors du même voyage, il tentera donc aussi de repérer cet avion à l’aide du radar géologique. « Ce sont des héros nationaux, ils ont donné le sacrifice ultime pour leur pays et c’est ma façon de les honorer », livre-t-il.

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