5 janvier 2023
Face au diable de la Côte-Nord
Magalie Lapointe : une docusérie pour poursuivre la quête
Par: Maxime Prévost Durand
La Maskoutaine Magalie Lapointe a fouillé de nombreux documents pour approfondir ses recherches sur l’emprise qu’avait le père oblat Alexis Joveneau sur les communautés innues où il a œuvré. Photo gracieuseté

La Maskoutaine Magalie Lapointe a fouillé de nombreux documents pour approfondir ses recherches sur l’emprise qu’avait le père oblat Alexis Joveneau sur les communautés innues où il a œuvré. Photo gracieuseté

Pour la Maskoutaine Magalie Lapointe, il n’y a plus de doute : le père oblat Alexis Joveneau, décédé il y a 30 ans, est « l’un des plus grands prédateurs que le Québec a connus ». Trois ans après le livre d’enquête qu’elle a signé au sujet des abus perpétrés par l’homme de foi chez les Innus, voilà qu’une série documentaire intitulée <i>Face au diable de la Côte-Nord</i> permet de dépeindre encore davantage l’histoire de ce sombre personnage.

Se déclinant en cinq épisodes d’une heure sur Vrai, la série nous amène au cœur des communautés autochtones où Alexis Joveneau a sévi pendant des décennies, dont à Unamen Shipu. Ses abus se sont traduits de différentes façons, qu’ils soient de nature sexuelle, psychologique ou même monétaire. Ses victimes se comptent par dizaines et plusieurs d’entre elles, qui ont longtemps gardé le silence, acceptent de témoigner à la caméra.

« Le fait d’être allés sur le terrain avec les caméras, ça va permettre aux gens de voir, d’entendre et de croire ces victimes. Ces personnes-là méritent juste d’être crues et cette histoire-là mérite d’être connue », soutient Magalie Lapointe, qui a fait équipe avec la cinéaste innue Jani Bellefleur-Kaltush et le journaliste d’enquête Michel Jean pour ce projet.

Ces abus avaient été révélés pour la première fois lors des audiences de l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées, en 2017. Quelques victimes avaient pris la parole. En se rendant dans ces communautés pour en apprendre davantage sur le père Joveneau, la journaliste maskoutaine avait découvert que les victimes se comptaient par dizaines et que l’emprise de l’oblat était totale sur ces peuples. La plupart le voyaient comme un dieu à l’époque, rapportait-elle dans son livre Le Diable de la Côte-Nord.

« [Encore à ce jour], la division dans la communauté est très palpable quand on est sur le terrain. Il y a encore des aînés qui refusent de croire [les victimes] et qui sont vraiment dans le clan Joveneau, alors que les autres essaient de démontrer à la communauté pourquoi il y a eu tant de traumas. »

Dans la série documentaire, on assiste néanmoins à une évolution des pensées, même chez des pro-Joveneau. Un Innu qui a toujours refusé de croire les allégations de sa sœur, victime du père oblat, reconnaît enfin que l’homme de foi n’était peut-être pas blanc comme neige. C’est grâce à la présence dans le projet de Jani Bellefleur-Kaltush, une jeune femme d’origine innue qui parle la même langue qu’eux, qu’il a été possible d’obtenir ces nouvelles confidences, estime Magalie Lapointe.

« Ça a aidé qu’elle soit là, surtout pour pouvoir parler à ceux qui me connaissaient déjà et qui ne voulaient pas me parler parce qu’ils étaient pro-Joveneau. Ils se sentaient plus en confiance avec Jani », mentionne-t-elle.

En travaillant sur cette série, Magalie Lapointe a aussi pu approfondir ses recherches entamées quatre ans plus tôt et accéder à de nouveaux documents en lien avec le père Joveneau.

« Ce qui ressort de mes recherches, c’est l’emprise qu’il avait au niveau de l’argent. Il y a des preuves écrites. Il les a volés. Il a reçu de l’argent destiné aux Innus que les Innus n’ont jamais eu. C’était tellement facile pour lui de pouvoir les agresser parce qu’au niveau pécuniaire, il était vraiment au-dessus des Innus. Ce sont possiblement les preuves les plus importantes qu’on est allés chercher que je n’avais pas réussi à avoir pour le livre. »

Même 30 ans après le décès de l’oblat, les marques de son passage dans ces communautés innues sont encore présentes.

« Si on avait le budget pour continuer [l’enquête], le plus triste est qu’il y aurait sûrement d’autres victimes qui sortiraient. Malheureusement, je ne pense pas que cette histoire-là soit terminée. Mais je pense qu’on a fait le tour parce que la communauté est fatiguée d’en entendre parler, bien que pour le reste du Québec, c’est une histoire qu’on ne connaît pas. »

En travaillant sur cette enquête, Magalie Lapointe a découvert une région du Québec et une communauté qu’elle a adoptées. Elle a même acheté une résidence secondaire à La Romaine afin d’y retourner non comme journaliste, mais comme citoyenne d’adoption.

Habitée par cette quête de vérité et de rédemption pour les communautés autochtones, la Maskoutaine s’est d’ailleurs jointe au cabinet du ministre Ian Lafrenière, responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, depuis cet automne en tant qu’attachée de presse. Dans les mois précédents, elle avait été l’attachée politique de la députée de Saint-Hyacinthe, Chantal Soucy.

image