7 avril 2022
Trois crises
Par: Le Courrier

Cet hiver, les chaînes de nouvelles font état de trois crises majeures. Comme un jongleur faisant partie d’un cirque absurde, l’humanité doit maintenir trois balles en mouvement. Si l’une de celles-ci devait tomber, elle éclaterait comme une grenade. En plus de la pandémie qui fait des ravages depuis 24 mois, les dégâts des changements climatiques s’aggravent à la vitesse grand V, comme en fait état le 6e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Comme si ce n’était pas assez, voilà que l’invasion de l’Ukraine par la Russie risque de déclencher une guerre d’envergure mondiale. La récente attaque contre la centrale nucléaire de Zaporijia démontre une inconscience tragique; c’est le comble de l’imbécillité humaine qui se lance tête baissée vers sa propre ruine. Devant ces désastres qui évoluent en temps réel sur nos écrans, l’humanité aura-t-elle la sagesse de désamorcer ces trois crises?

Pour éviter une escalade qui conduirait à une guerre nucléaire plus désastreuse que la Seconde Guerre mondiale amorcée par Hitler, les gouvernements du monde ont décidé d’utiliser des armes informatiques et économiques. Nous sommes de tout cœur avec les Ukrainiens; la Russie a d’ores et déjà perdu la guerre de propagande! Reste à savoir si les sanctions économiques peuvent faire reculer M. Poutine. La Russie est le troisième producteur mondial de gaz et d’hydrocarbures; boycotter son énergie aura des conséquences pour nous tous! Sommes-nous prêts à vivre temporairement avec une rareté d’énergie et une hausse importante des prix à la pompe? Si le ras-le- bol en raison des restrictions sanitaires a engendré le prétendu « convoi de la liberté » et l’occupation du centre-ville d’Ottawa, il est permis de croire que la paix sociale pourrait être compromise par ces pénuries!

Dans une économie mondialisée où tout est interrelié, les pays européens peuvent-ils se passer du gaz et du pétrole russe? Cette dépendance est-elle un chantage politique implicite? Par exemple, l’Allemagne utilise beaucoup d’énergie russe; elle y achète 55 % de son gaz et 42 % de son pétrole. Néanmoins, face à l’invasion de l’Ukraine, elle a décidé de ne pas homologuer la certification du nouveau gazoduc Nord Stream 2. Le nouveau vice-chancelier de l’Allemagne, Robert Habeck, est un « vert pragmatique ». Selon lui, cette crise incitera les clients de carburants russes à devenir indépendants de ceux-ci en investissant dans les énergies renouvelables. Dans cette optique, la crise ukrainienne pourrait devenir la bougie d’allumage qui accélérerait la transition vers la carboneutralité requise par l’Accord de Paris.

Comme dans toute crise, des profiteurs tentent d’avancer leurs pions, peu importe les conséquences. À peine les premiers chars foulaient-ils le sol ukrainien que Jason Kenney, le premier ministre de l’Alberta, et les pétrolières proclamaient qu’il fallait réactiver les infrastructures pétrolières comme Énergie Est, Keystone XL, Goldboro et GNL Québec. À moins de croire à la fée des étoiles, des pipelines, ça ne se construit pas en un tournemain! Cependant, une fois construits, ces pipelines vont nous piéger dans un monde pétrolier pendant une génération. Or, la phase active de la guerre de M. Poutine pourrait être terminée bien avant.

Les sanctions des démocraties visent également plusieurs oligarques russes, proches de M. Poutine. Ce qui est intrigant, c’est que le « pétrole des dictateurs » (dictator oil) qui déplaît tant à M. Kenney a des liens incestueux avec les pipelines canadiens. L’entreprise Evraz PLC fournit les matériaux de base pour le gazoduc Coastal GasLink et pour l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain. Les propriétaires d’Evraz sont des amis de M. Poutine, entre autres, Roman Abramovich, Aleksandr Abramov et Aleksandr Frolov.

Un article du National Observer contient d’autres détails croustillants au sujet de liens douteux entre les oligarques russes et des entreprises œuvrant dans les champs pétrolifères albertains. Et si l’on veut réellement aider les Ukrainiens, il faudrait aussi que nos institutions financières retirent leurs investissements de quelque 110 milliards qui financent les géants du pétrole russe.

Comme l’hydre mythique, ce serpent à têtes multiples, la COVID-19, les dérèglements climatiques et la guerre en Ukraine nous menacent. Mais le virus à l’origine de ces maux est le même : l’exploitation effrénée des ressources de la planète par un capitalisme sans âme. Pour avoir du rendement, nos banques et nos fonds de retraite investissent dans le pétrole, pilier des pires dictatures. Selon les mots de la climatologue Svitlana Krakovska, représentante de l’Ukraine auprès du GIEC : « Les changements climatiques d’origine humaine et la guerre contre l’Ukraine ont les mêmes racines : les combustibles fossiles et notre dépendance à leur égard. » Il ne faut pas se contenter de seulement couper une tête de l’hydre, car elle repoussera pour mieux nous dévorer.

Gérard Montpetit, La Présentation

image