19 janvier 2023
Une crise qui fait mal aux producteurs porcins
Par: Le Courrier
Une série de crises secoue depuis deux ans la production porcine au Québec qui remet même en question le modèle actuel. Photo EZ Fotos

Une série de crises secoue depuis deux ans la production porcine au Québec qui remet même en question le modèle actuel. Photo EZ Fotos

Le secteur porcin au Québec traverse une importante crise qui pourrait même être la pire vécue par la filière depuis les années 90.

Maurice Doyon, professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation à l’Université Laval, hésite à utiliser cette comparaison, mais souligne que lorsque des producteurs agricoles songent à la faillite, comme c’est le cas actuellement, c’est que l’élastique est étiré au maximum. « Si des entreprises agricoles, qui ne sont pas comme n’importe quelle entreprise parce qu’elles continuent leurs activités même déficitaires, jettent la serviette, c’est que la situation est très, très difficile. »

La pression sur les producteurs porcins est en effet tellement forte que certains d’entre eux ont indiqué vouloir mettre la clef sous la porte, comme le révélait un récent article dans La Presse. Le producteur de porcs et président des Éleveurs de porcs de la Montérégie, François Nadeau, confirme que certains de ses membres songent à déclarer faillite. « Les limites de crédit sont atteintes. » Lui-même est propriétaire avec sa conjointe d’une maternité qui compte 1200 truies avec pouponnières ainsi que de l’engraissement dans la MRC du Haut-Richelieu. Ses installations représentent un volume de 34 000 porcs annuellement.

Un rabais difficile à avaler

Depuis le printemps dernier, les producteurs accordent un rabais de 40 $ par 100 kg de porc au transformateur Olymel. La mesure, qui ne devait durer que trois mois, a été prolongée tout l’été et, depuis novembre, le rabais consenti a été réduit à 25 $ le 100 kg. La mesure affecte de nombreux éleveurs puisqu’Olymel est responsable, depuis l’acquisition de F. Ménard, de 80 % de tout l’abattage de porcs au Québec.

Une suite d’événements a mené à une tempête parfaite, explique M. Nadeau. Le secteur de la transformation de la viande de porc a été touché dès le départ au début de la pandémie en mars 2020 par des interruptions d’activités. Elles n’ont jamais par la suite repris leur rythme d’avant en raison des éclosions de COVID-19 et du manque de main-d’œuvre, ce qui a entraîné un surplus dans la production de porcs dans les parcs d’engraissement. L’accalmie souhaitée en 2021 ne s’est pas produite puisqu’un conflit de travail a éclaté dans une usine d’Olymel à Vallée-Jonction, avec comme conséquence d’engorger toute la filière québécoise.

Les producteurs doivent aussi jongler avec l’inflation qui a fait bondir les prix à la ferme. La guerre en Ukraine a eu plusieurs répercussions, dont de faire grimper le prix des grains à leur niveau le plus élevé depuis 2012. « Le prix de l’alimentation représente 60 % de nos dépenses », explique M. Nadeau. La hausse des taux d’intérêt est à ajouter aux éléments aggravants vécus par les producteurs depuis 2020.

La Financière agricole a annoncé dernièrement une somme supplémentaire pour un total de 100 M$ cette année via l’assurance stabilisation pour compenser les pertes des producteurs, mais de l’avis de M. Nadeau, l’aide ne couvre pas complètement les pertes.

Une résolution de crise espérée

François Nadeau indique qu’un négociateur, l’ancien ministre des Finances Raymond Bachand, a été nommé entre les éleveurs et le reste de la filière afin de trouver une entente pour le début de 2023. Il faudra revoir durant les discussions la convention sur la formule de prix qui a été entérinée la dernière fois en 2019 et qui doit être renouvelée cette année.

Ce que souhaite par-dessus tout le producteur, c’est mettre fin à l’incertitude qui plombe la production. « Si on savait où on s’en allait, on pourrait réduire notre production et se dire que c’est un mauvais moment à passer, mais on ne sait rien du tout. Ce qu’on veut, c’est un plan de match avec des prix gagnant-gagnant pour tout le monde. »

Olymel dans l’œil de la tornade

Olymel, qui agit en quasi-monopole de la transformation, connaît des difficultés financières. Elle a enregistré pour 2021 des pertes avant ristournes et impôts de 60,2 millions $ en plus d’annoncer la fermeture d’une usine à Saint-Hyacinthe le 29 novembre en raison de la difficulté à faire certaines découpes. Pourtant, ce sont ces découpes qui permettaient à Olymel d’ajouter une plus-value à ses ventes sur les marchés internationaux.

La situation inquiète d’autant plus que, selon Financement agricole Canada, le Québec est la seule province où le secteur du porc a connu une décroissance, alors que le marché du porc affichait de très bons prix en Amérique du Nord.

M. Nadeau croit encore en la filière et aux infrastructures en place au Québec dans le secteur porcin. Il suggère toutefois que des investissements technologiques pourraient aider, tout comme l’ajout d’un joueur en transformation.

Maurice Doyon ajoute que beaucoup de questions demeurent sans réponse quant à la filière porcine puisqu’elle demeure fragilisée, malgré un soutien non négligeable de l’État. « Cela vaudrait la peine de réfléchir et de repenser le modèle de cette filière, surtout que le contrat social ne semble plus être le même avec Olymel. »

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